Syrie : la guerre à l'épreuve des convictions

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Les convictions politiques et religieuses nous paraissent avoir joué un rôle relativement secondaire dans le déclenchement des soulèvements populaires arabes de 2011. La décennie 2000-2010 s’était en effet caractérisée par un processus de profonde dépolitisation des populations de la région. De nombreux chercheurs avaient notamment souligné comment la pratique religieuse musulmane, en expansion depuis plusieurs décennies, se vidait de manière croissante de son contenu politique. Plutôt que le produit de tendances idéologiques de fonds, ces révolutions qu’à peu près personne n’attendait ont donc repolitisé, fût-ce de manière éphémère, des populations jusqu’alors largement résignée. Même au stade révolutionnaire, toutefois, les convictions au sens propre jouaient encore un rôle relativement limité : des manifestations émanaient plutôt des mots d’ordre consensuels et unanimistes reflétant une volonté de conformité à des préceptes démocratiques et « a-séculiers » (Hussein Ali Agrama) perçus comme universellement acceptés. Nous ne suggérons certainement pas ici que l’adoption de ces préceptes n’était pas sincère, mais leur caractère contextuel, stratégique et volatile interdit selon nous de les interpréter comme des facteurs de changement. De notre point de vue, c’est donc dans la phase postrévolutionnaire que les convictions sont réellement entrées en jeu en tant qu’élément moteur des processus politiques, et cela indépendamment des formes très diverses qu’ont pu prendre ces processus dans chacun des pays concernés. Là où une transition politique s’est enclenchée (Tunisie, Égypte), les conflits politiques se sont le plus souvent articulés autour du clivage islamistes-laïcs, sans bien sûr s’y réduire. Là où l’élan révolutionnaire s’est enlisé dans la guerre civile (Syrie, Libye, Yémen), les convictions ont également joué un rôle crucial dans la mesure où les acteurs les plus idéologiques ont graduellement occupé le devant de la scène. C’est notamment vrai pour le cas syrien, sur lequel nous souhaitons nous concentrer ici. Fort peu idéologique à l’origine, car formée par des militaires déserteurs, la rébellion syrienne a par la suite été marquée par l’ascension fulgurante des factions islamistes et cela en raison de deux facteurs. Le premier est le soutien financier de réseaux transnationaux religieux (salafistes) basés dans le Golfe, dont le rôle dans la structuration de l’insurrection syrienne est sans précédent dans l’histoire moderne. Jamais en effet des acteurs privés non-diasporiques n’avaient exercé une influence aussi profonde sur le déroulement d’un conflit armé, une nouveauté liée à la fois à l’interpénétration des sociétés de la région du fait des flux migratoires, et aux profondes évolutions des technologies de l’information depuis le début du millénaire. Le second facteur de succès des factions islamistes nous renvoie à la théorie des mouvements sociaux : le fait de posséder une idéologie nettement définie (en l’occurrence islamiste) ne facilite pas seulement le processus de cadrage mené par le leadership à l’endroit de ses partisans, mais fournit également un avantage décisif aux groupes qui, au moment où débute le conflit, peuvent s’appuyer sur de vaste réseaux interpersonnels fondés sur la confiance car issus d’une longue expérience partagée de l’activisme religieux et/ou politique.

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